Publiée le 13 février 2026 avec deux ans de retard sur son échéance légale, la troisième Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE 3) a immédiatement fait couler beaucoup d'encre. La synthèse qu'on lit partout ? Relance du nucléaire, révision à la baisse des objectifs renouvelables. Mais cette lecture rapide masque une réalité plus nuancée, et, pour les investisseur·euses, bien plus intéressante.
Résumé
Voici ce que dit vraiment la PPE 3, ce qu'elle implique pour vos investissements passés et futurs, et les signaux concrets à surveiller dans les mois qui viennent.
C'est quoi exactement une PPE ?
La Programmation Pluriannuelle de l'Énergie, c'est la feuille de route énergétique de la France. Ce n'est pas un texte de principe : c'est un décret publié au Journal officiel, accompagné d'une annexe détaillant les objectifs chiffrés de développement de chaque source d'énergie, ainsi que les conditions de soutien public.
Concrètement, c'est elle qui détermine :
- les volumes des appels d'offres (solaire, éolien, biogaz…),
- les mécanismes de soutien aux producteurs (tarifs d'achat, contrats de complément de rémunération),
- la trajectoire de décarbonation du pays à horizon 2035, dans la perspective de la neutralité carbone en 2050.
Trois piliers structurent cette PPE 3 : la sécurité d'approvisionnement énergétique, la maîtrise des prix de l'énergie et la lutte contre le changement climatique. Sur le papier, nucléaire et renouvelables servent ces trois mêmes objectifs. C'est pourtant sur cette question que les débats ont été les plus vifs.
Pourquoi a-t-elle mis si longtemps à sortir ?
La PPE 3 aurait dû être publiée il y a deux ans. Son retard s'explique par une combinaison de facteurs qui disent beaucoup sur le climat dans lequel s'inscrit cette politique énergétique.
Sur le plan international d'abord, la guerre en Ukraine a tout rebattu les cartes. La dépendance européenne au gaz russe et les tensions sur les approvisionnements ont mis la question de la souveraineté énergétique au premier plan: changeant profondément la façon dont les gouvernements appréhendent le mix énergie. En France, les difficultés connues sur le parc nucléaire (la fameuse "corrosion sous contrainte") ont encore complexifié les arbitrages.
Sur le plan politique ensuite, la PPE a cristallisé une opposition très forte entre deux camps : les partisans d'une accélération forte des renouvelables, et les défenseurs d'un choix très nucléaire. Ces deux positions ne devraient pourtant pas s'opposer: les deux sont nécessaires pour une électrification forte du pays. Mais les lobbies ont continué à s'affronter, rendant tout consensus législatif impossible. Plusieurs tentatives de loi de programmation ont échoué.
Sur le plan économique enfin, la capacité de production renouvelable a progressé beaucoup plus vite que la demande, qui a stagné. Chaque filière contestait le rythme de développement de l'autre, alimentant les tensions.
Face à l'impossibilité de faire passer une loi, l'exécutif a finalement choisi la voie du décret en février 2026. Un choix qui règle le problème immédiat… mais qui crée une fragilité juridique sur laquelle nous reviendrons.
Les grands objectifs : une ambition réelle, un calendrier serré
La PPE 3 fixe une cible ambitieuse : atteindre entre 650 et 680 TWh de production d'énergie décarbonée en 2035, contre un objectif de 544 TWh en 2025.
En parallèle, les énergies fossiles devront passer de 900 TWh en 2023 à 330 TWh en 2035, soit les diviser par trois en douze ans. C'est un objectif considérable, qui implique de transformer en profondeur la structure énergétique industrielle du pays.
Pour y parvenir, la PPE s'appuie sur trois leviers :
- Un mix énergétique diversifié: nucléaire renouvelé, renouvelables électriques et non électriques
- Le développement d'alternatives bas carbone non électriques: biogaz, chaleur renouvelable, hydrogène (à la marge)
- L'électrification des usages: industrie, bâtiment, mobilité, numérique
Ce troisième levier est fondamental, et c'est peut-être là que se situe le talon d'Achille de la trajectoire : la consommation électrique reste aujourd'hui très faible par rapport aux objectifs de décarbonation. Si l'électrification ne suit pas, la trajectoire entière est fragilisée.
Ce que dit vraiment la PPE sur le nucléaire
Le nucléaire est présenté comme un pilier structurant de la PPE 3. Concrètement, cela se traduit par quatre décisions majeures :
1. L'abandon des 14 fermetures. La PPE acte la fin du projet de fermeture de 14 réacteurs qui était envisagé sous la précédente trajectoire. Les réacteurs existants restent en service.
2. Le lancement d'un projet de loi pour 6 nouveaux EPR2, avec une option pour 8 unités supplémentaires. Une décision d'engagement définitif devrait intervenir rapidement.
3. La prolongation des centrales existantes à 60 ans (contre 50 ans actuellement), via des travaux d'optimisation importants.
4. Le soutien aux SMR (Small Modular Reactors), ces petites centrales nucléaires destinées à décarboner les sites industriels. Trois acteurs sont actuellement en lice, dont l'un a déjà déposé ses dossiers ICPE.
Il faut cependant avoir en tête une réalité incontournable : les premiers nouveaux EPR2 ne seront pas mis en service avant 2038-2040 au mieux. Le temps de construction est incompressible. Ce qui signifie que pour les dix prochaines années au moins, les renouvelables restent le seul levier disponible pour augmenter rapidement la production d'énergie décarbonée.
Filière par filière : où en sont les renouvelables ?
☀️ Solaire : des appels d'offres maintenus, une ambition révisée
La PPE prévoit un objectif de 48 GW en 2030, puis une fourchette large de 55 à 80 GW en 2035 selon l'évolution de la demande. L'outil principal reste le système des appels d'offres, avec un rythme annuel de :
- 1 GW pour le solaire au sol,
- 3 appels d'offres de 300 MW par an pour le solaire sur bâtiment.
Ces volumes pourront être ajustés à la hausse si la demande électrique accélère (data centers, électrification industrielle, mobilité). L'autoconsommation est également soutenue via des arrêtés tarifaires.
💨 Éolien terrestre : le repowering avant tout
C'est la filière qui absorbe le plus le "ralentissement raisonné" de la PPE. La cible est revue à la baisse par rapport aux projections précédentes, et la priorité est donnée au repowering, c'est-à-dire la modernisation des parcs existants plutôt que le développement de nouveaux sites.
La logique est de limiter les impacts paysagers et d'améliorer l'acceptabilité locale, en raccourcissant les délais d'autorisation pour les parcs déjà en exploitation. Concrètement, au lieu de 5 à 7 ans de développement pour un nouveau parc, le repowering d'un parc existant devrait pouvoir se faire plus vite, avec des puissances augmentées.
🌊 Éolien en mer : une visibilité enfin clarifiée
La PPE3 vise 3,6 GW mis en service en 2030 et 15 GW en 2035, avec des attributions prévues avant fin 2026. C'est l'une des filières où la visibilité est la plus claire, et où les investisseurs peuvent se positionner avec une relative sérénité.
💧 Hydroélectricité : un potentiel conditionné au droit des concessions
La PPE prévoit une hausse des capacités hydroélectriques, principalement via l'optimisation des centrales existantes et le développement de STEP (Stations de Transfert d'Énergie par Pompage). Mais le redémarrage effectif reste conditionné à une évolution du cadre juridique des concessions, un dossier complexe et encore non résolu.
🌾 Biométhane : la grande surprise (et la grande opportunité)
C'est peut-être l'enseignement le plus sous-estimé de la PPE 3. Le biométhane est identifié comme un pilier de souveraineté, avec des objectifs particulièrement ambitieux : passer de 9 TWh en 2023 à 44 TWh en 2030, puis 82 TWh en 2035. Soit une multiplication par neuf en douze ans.
Le biogaz bénéficie d'un soutien public consolidé et d'une reconnaissance stratégique forte, notamment parce qu'il valorise des ressources locales (déchets agricoles, organiques, etc.) et réduit la dépendance aux importations de gaz fossile.
🌡️ Chaleur renouvelable : le grand gagnant officiel
Réseaux de chaleur, géothermie, solaire thermique, récupération de chaleur fatale industrielle : la chaleur renouvelable est explicitement désignée comme grande gagnante de la PPE 3. Son rôle stratégique est reconnu, les outils de financement sont consolidés, et les objectifs sont précis :
- Géothermie de surface : 10 TWh en 2030, 15-18 TWh en 2035
- Géothermie profonde : 6 TWh en 2030, 8-10 TWh en 2035
C'est une filière encore peu visible dans le débat public, mais qui offre des perspectives d'investissement très solides.
⚗️ Hydrogène : des objectifs, mais en retrait
L'hydrogène est présent dans la PPE, mais en position secondaire. Son rôle est circonscrit à des segments industriels précis, notamment la décarbonation de l'hydrogène gris déjà utilisé dans l'industrie, et certains carburants (SAF). Il ne constitue pas un pilier central de la trajectoire.
Ce que ressent le secteur : soulagement, mais avec des nuances
Le mot qui revient dans toute la filière ENR depuis la publication de la PPE 3, c'est soulagement. Soulagement parce qu'il n'y a pas de moratoire. Parce que les appels d'offres solaires et éoliens se poursuivent. Parce que les ENR restent pleinement intégrées à la politique énergétique française.
Mais ce soulagement s'accompagne de nuances importantes.
Un ralentissement est acté. Les cibles pour l'éolien terrestre sont revues à la baisse. La phase de développement de nouveaux projets est plus risquée qu'avant.
La clause de revoyure de 2027 est à double tranchant. Elle permet d'ajuster les objectifs en fonction de la consommation réelle: si l'électrification accélère (data centers, mobilité électrique), les objectifs ENR pourraient être revus à la hausse. C'est un signal positif. Mais certains y voient aussi une source d'incertitude à moyen terme.
La fragilité juridique est réelle. Plusieurs recours ont été déposés contre la PPE 3, notamment au motif qu'elle repose sur un décret sans loi de programmation préalable, et que le débat parlementaire a été insuffisant. Le Conseil d'État devrait se prononcer dans les semaines à venir. Le scénario d'annulation est jugé très peu probable: les deux premières PPE avaient elles aussi été attaquées, et le Conseil d'État les avait chaque fois maintenues. Mais le risque existe, et mérite d'être suivi.
Les 4 axes d'une stratégie d'investissement post-PPE 3
1. Miser davantage sur les ENR non électriques
Le signal envoyé par la PPE est clair : biogaz et chaleur renouvelable sont les grandes priorités. Ce sont des filières avec un soutien public consolidé, une forte croissance attendue, et un rôle de souveraineté reconnu. Pour un portefeuille ENR construit principalement autour du solaire et de l'éolien, c'est le moment d'intégrer ces filières.
2. Prendre position sur le stockage batterie
La PPE ne chiffre pas les capacités de batterie attendues, mais elle reconnaît clairement le besoin de flexibilité. Et les fondamentaux économiques sont désormais là : le prix des batteries a considérablement chuté, permettant des combinaisons solaire + batterie à moins de 120 €/MWh. Des business models sans soutien public émergent (tolling, floor price, contrats d'achat de capacité).
Ce qui est intéressant, c'est que le marché des batteries se développe en dehors du cadre des appels d'offres publics, ce qui le rend à la fois plus risqué et plus libre. Pour les investisseurs capables d'analyser ces business models, c'est une opportunité réelle.
3. Diversifier géographiquement
La France n'est pas le seul marché. L'Italie, dont le mix est très dépendant du gaz, a mis en place des politiques de soutien ENR particulièrement favorables, avec des appels d'offres aux structures proches de ceux que nous connaissons en France. L'Europe de l'Est connaît une croissance rapide des renouvelables, avec des fondamentaux solides : fort soutien politique, contrats de vente d'électricité long terme, bonne maîtrise du risque de construction.
Le contexte géopolitique (dépendance aux importations fossiles du Moyen-Orient, tensions sur l'approvisionnement) renforce encore la logique de diversification.
4. Privilégier les acteurs intégrés
C'est peut-être l'enseignement le plus important pour la gestion du risque. Un acteur présent sur un seul maillon de la chaîne (par exemple, uniquement sur le développement) est beaucoup plus exposé aux aléas réglementaires qu'un acteur intégré couvrant développement, construction et vente d'énergie.
Mieux encore : privilégier des acteurs capables de commercialiser leurs revenus sous plusieurs formes (électricité, chaleur, hydrogène) offre une résilience bien supérieure face aux évolutions du marché que la PPE 3 va accélérer.
Les signaux à surveiller dans les prochains mois
Pour ajuster votre stratégie au fil de l'eau, voici les échéances clés :
Printemps 2026: Rapport de la mission Levy-Tuot. Lancée en février 2026, cette mission doit rendre son rapport fin mars. Elle porte sur l'électrification des usages, le stockage et les besoins ENR. Ses conclusions pourraient déclencher une révision à la hausse des objectifs de la PPE.
Mi-2026: Attributions éolien offshore. Les attributions prévues avant fin 2026 conditionneront directement la mise en service des 15 GW en mer prévus pour 2035. Un retard ici serait un signal préoccupant pour la filière.
Court terme: Décisions du Conseil d'État. Le Conseil d'État devrait statuer prochainement sur les recours en cours contre la PPE 3. Le scénario d'annulation est jugé très peu probable, mais il faut suivre.
2027: Clause de revoyure. Le premier bilan officiel de la PPE. Si l'électrification accélère, les objectifs ENR pourraient être rehaussés. Si elle stagne, la pression sur les renouvelables pourrait s'intensifier.
2027: Risque politique. Selon les résultats de l'électrion présidentielle (et des législatives), une remise en cause des projets futurs (notamment éoliens) est possible. Les projets déjà financés bénéficient d'une protection contractuelle, mais les nouveaux développements seraient exposés.
En continu: Rythme et prix des appels d'offres CRE. Le rythme effectif des AO solaire (1 GW/an au sol + 3×300 MW bâtiment) et le niveau des tarifs constituent les indicateurs les plus directs de la dynamique réelle du marché.
Un mot sur la compétitivité économique des ENR
La question revient souvent : est-ce que les 80-90 €/MWh annoncés pour les ENR prennent en compte l'intermittence ?
La réponse courte : les études sur le couple solaire + batterie donnent des coûts inférieurs à 120 €/MWh, soit au même niveau ou en dessous de l'estimation du coût du futur EPR2. Et les prix des batteries continuent de baisser.
Plus globalement, il faut regarder ce qui se passe dans le reste du monde. La Chine produit aujourd'hui 50 % de son électricité à partir d'énergies renouvelables. Le Texas, l'État le moins enclin a priori à favoriser les énergies vertes, connaît un boom solaire spectaculaire. Les ENR sont devenues compétitives, et les pays qui s'en sont dotés massivement en récoltent les bénéfices.
La France, avec 60 % de sa consommation encore couverte par des énergies fossiles importées, a encore une marge de manœuvre considérable et un intérêt souverain majeur à réduire cette dépendance.
Ce qu'il faut retenir
La PPE 3 n'est pas une mauvaise nouvelle pour les renouvelables. C'est une clarification attendue, imparfaite, mais réelle. Elle met fin à deux ans d'incertitude et donne un cadre sur lequel les acteurs peuvent s'appuyer.
Pour les investisseur·euses, l'heure n'est pas à l'attentisme. Elle est à l'adaptation : vers les filières que la PPE soutient le plus clairement (chaleur, biogaz), vers les technologies émergentes que les appels d'offres ne couvrent pas encore (stockage batterie), et vers des marchés géographiques où la dynamique est plus favorable à court terme.
Cet article est tiré du webinaire "PPE 3 : Quelles perspectives pour les renouvelables ?" organisé par Lita.co le 3 mars 2026, avec Sylvie Perrin (Cabinet De Gaulle Fleurance, La Plateforme Verte) et Lucas Veuillet (Lita), dont le replay intégral est disponible ci-dessous. Il ne constitue pas un conseil en investissement.
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