Dans un paysage médiatique en pleine recomposition, les médias indépendants enquêtent librement et proposent une information exigeante. Mais face à la concentration du secteur et à la fragilisation de leurs revenus, leur financement reste un enjeu central. Nous en avons débattu avec Mathieu Molard, rédacteur en chef de StreetPress, et Eva Sadoun, cofondatrice de Lita.
Résumé
- Selon l'économiste Julia Cagé, 9 milliardaires possèdent plus de 80 % des médias français.
- Pour Mathieu Molard, un média est indépendant quand l'intérêt économique principal de son actionnaire est de faire du journalisme, et rien d'autre.
- Le don en accès libre et l'abonnement sont les deux modèles qui permettent aujourd'hui de s'affranchir des grands groupes.
- Au-delà du don, l'investissement citoyen peut financer le changement d'échelle des médias indépendants.
Une concentration record du paysage médiatique
Le constat de départ ? La concentration des médias. Comme le rappelle Eva Sadoun, 9 milliardaires possèdent aujourd'hui plus de 80 % des médias français, un chiffre issu des travaux de l'économiste Julia Cagé. La presse économique et financière est particulièrement concernée : le groupe de Bernard Arnault en détiendrait indirectement près de 75 %.
Cette concentration a un effet direct sur le pluralisme. Environ 61 % des aides publiques à la presse seraient captées par les médias détenus par ces grands groupes, laissant la presse réellement indépendante avec des moyens plus limités pour exister sur le terrain quotidien. Résultat : certains sujets, comme l'écologie ou le climat, se retrouvent traités selon un cadrage commun, parfois sans que le lecteur s'en aperçoive.
L'indépendance : une question d'intérêt économique ?
Mathieu Molard propose une définition claire, et volontairement dépolitisée, de l'indépendance. Pour lui, l'indépendance n'est pas une ligne éditoriale de gauche ou de droite : elle tient à la nature de l'actionnaire. Un média est indépendant lorsque l'intérêt économique principal de celui qui détient le pouvoir de décision est de faire de la presse. Dès que cet intérêt principal est ailleurs, dans le luxe, l'aéronautique ou l'énergie, le titre cesse d'être pleinement indépendant, car l'actionnaire finira par faire passer son intérêt premier avant celui du journal.
Il illustre son propos par plusieurs exemples concrets : des sujets minorés ou évités dans des titres adossés à de grands groupes industriels, ou encore l'arrêt d'un service d'enquête sur le football après le rachat d'une chaîne par un actionnaire qui y voyait un produit à valoriser. Sa conclusion : plus le modèle économique d'un média est fragile, plus le risque d'une reprise à visée d'influence augmente.
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Don ou abonnement : deux modèles pour s'affranchir des milliardaires
Face à ces logiques de concentration, deux modèles économiques permettent aux médias de rester indépendants. L'abonnement, d'abord, garantit une indépendance forte en faisant payer directement le lecteur : c'est le choix de Mediapart, dont les revenus proviennent quasi exclusivement des abonnements et des dons. Sa limite : il faut une masse critique de lecteurs, difficile à atteindre pour un jeune média enfermé derrière son propre mur payant.
Le don en accès libre, ensuite, permet de toucher une audience large avant de convertir une partie du public en donateurs. C'est le modèle de StreetPress, de Blast ou de Reporterre. Mathieu Molard détaille l'équilibre économique de StreetPress : une structure sans annonceurs, dont environ 70 % des revenus proviennent des dons de particuliers, pour un don moyen de l'ordre de 80 € par an. Le reste se répartit entre revenus commerciaux (environ 10 à 15 %) et aides publiques très modestes (environ 70 000 € l'an dernier).
Ce modèle du don, adossé à une coopérative pour Blast, permet d'atteindre un équilibre financier que Molard qualifie de soutenable. Sa principale limite n'est plus la survie, mais la capacité d'investissement : celle qui permettrait de changer d'échelle et de peser davantage dans le débat public.
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Le nerf de la guerre : financer sa croissance
Pour un média indépendant, la difficulté n'est donc pas seulement de survivre, mais de financer sa croissance. Molard raconte le parcours de StreetPress, chez qui le montant des dons double environ tous les deux ans, mais dont la marge nette ne suffit pas à autofinancer le développement. Or les banques comprennent mal un modèle reposant à 70 % sur le don, qu'elles jugent instable, alors qu'il s'agit d'une base de revenus très diffuse et donc solide.
Faute de crédit bancaire adapté, StreetPress est passé par un peu de dette privée, puis a fait entrer des actionnaires minoritaires lors d'un tour de table il y a deux ans, avec un pacte permettant à ces investisseurs de ressortir à leur demande avec une légère plus-value. Le budget, d'environ 1,5 million d'euros en 2025, devrait passer à près de 1,8 million en 2026. Ce besoin de capital, structurel, se reposera à chaque étape de croissance.
Le rôle de l'investissement citoyen
C'est précisément là qu'intervient l'argument porté par Eva Sadoun. Si l'on veut une presse indépendante et plurielle capable de grandir, il ne faut pas compter sur un actionnaire providentiel, mais sur la force du nombre. La démultiplication de l'argent citoyen peut financer le changement d'échelle des médias indépendants, là où le don et l'abonnement assurent surtout leur fonctionnement courant.
Cette logique se traduit déjà sur Lita, où des médias indépendants lèvent des fonds auprès des investisseurs particuliers : le média Le Cri vise par exemple une opération de maximum 400 000 €. Pour des structures plus grandes comme StreetPress, les besoins se comptent plutôt en millions d'euros. Selon Eva Sadoun, l'enjeu des prochaines années sera de bâtir des structures collectives, mutualisant un pool de médias pour partager le risque. Cette logique s'étend au-delà de la presse, jusqu'au cinéma indépendant, comme avec mk2 en cours de levée de fonds sur Lita.
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