Le Printemps des Terres part d'un principe : la transition écologique des territoires agricoles et forestiers est indispensable, mais elle ne fonctionnera que si agriculteurs et forestiers en sont les acteurs et sont rémunérés pour cela. La foncière achète des terres, des forêts sinistrées et des espaces à fort potentiel de biodiversité, puis finance leur restauration avec des entreprises engagées, via des crédits carbone et des unités biodiversité validés par des organismes indépendants. Six ans après sa création, rencontre avec son cofondateur Laurent Piermont, qui constate que les plantations, les restaurations de forêts et de tourbières « marchent » et qu'elles ne coûtent pas si cher. Le Printemps des Terres ouvre aujourd'hui son capital aux particuliers via Lita, pour associer les citoyens à la transition écologique des territoires dont ils dépendent.
Résumé
Pour quelqu'un qui ne connaît pas Le Printemps des Terres, comment le décririez-vous en quelques mots ?
Le Printemps des Terres repose d'abord sur une philosophie : la transition écologique des territoires agricoles et forestiers est indispensable, et elle implique de nombreuses demandes adressées aux agriculteurs et aux forestiers. Ils peuvent y répondre, à une double condition : être acteurs de cette transition et être rémunérés pour ce qu'on leur demande.
Nous sommes un outil au service de cet objectif. Concrètement, nous intervenons sur trois types d'espaces : des espaces agricoles, des espaces forestiers, et des espaces de conservation et de restauration écologique.
Qu'est-ce qui vous a poussé à fonder Le Printemps des Terres ?
Tout au long de mon parcours professionnel, j'ai cherché à concilier la modernité que nous aimons et la nature dont nous dépendons. Le Printemps des Terres est la synthèse de ces expériences : j'ai fondé CDC Biodiversité, dirigé la Société Forestière, dirigé une société de bois énergie qui a développé 70 chaufferies bois en France, et fondé le Fonds Carbone Européen.
J'y ai constaté une chose : avec très peu d'argent fourni par les entreprises, on arrive à faire de grandes choses pour l'écologie.
Concrètement, que faites-vous d'une terre une fois acquise : qui l'exploite, qui la gère, qui en bénéficie ?
Ça dépend du type d'espace. Pour les terres agricoles, nous identifions un agriculteur qui porte un projet allant dans le sens de la transition, mais qui n'a pas l'argent pour acheter la terre. Nous l'achetons et la lui louons dans le cadre d'un bail rural de 25 ans. Nous lui donnons aussi le droit irrévocable de la racheter à partir de la cinquième année, le temps de mettre en œuvre le programme écologique (plantation de haies, restauration d'espaces à haute valeur écologique). C'est un droit, pas une obligation : c'est l'originalité de la société. Nous sommes contents qu'il rachète la terre dans cinq, dix, vingt ans, ou que sa petite-fille soit encore locataire dans plusieurs décennies. Il est ainsi libéré de la question du foncier.
Nous finançons et réalisons ensuite le programme écologique. Puis nous allons voir des entreprises engagées pour la transition écologique et nous leur présentons le projet. Certaines le financent. Nous reversons l'essentiel de l'argent perçu à l'agriculteur, une fois les frais de plantation déduits, ce qui augmente ses revenus. L'agroécologie cesse d'être une contrainte pour devenir une source de revenus.
Pour les forêts, nous achetons des forêts sinistrées (incendies, sécheresse, tempêtes), victimes du changement climatique, et nous les restaurons avec des experts locaux, des coopératives et des forestiers locaux. Objectifs : les adapter au changement climatique, y produire durablement du bois, améliorer la biodiversité par la diversification des essences et un travail du sol très soigné, et stocker du carbone. Là aussi, des entreprises financent le projet, sous forme de crédits carbone ou d'unités biodiversité.
Enfin, certains espaces ont un fort potentiel pour la biodiversité. Nous les achetons et nous les transformons, à nos frais, en espaces dédiés à la biodiversité. Nous présentons ensuite le projet à des entreprises, mis en œuvre avec des associations locales et des scientifiques, selon des méthodologies rigoureuses. Elles le financent en général sous forme d'unités biodiversité.
Comment expliqueriez-vous simplement les « services environnementaux » (crédits carbone, biodiversité) à quelqu'un qui n'est pas du métier ?
Commençons par le crédit carbone. Le climat ne parle pas : il n'est pas un client. On a donc inventé un concept, le crédit carbone, qui mesure l'impact positif ou négatif d'une personne sur le climat, en tonnes équivalent CO2. Le principe : ceux qui veulent agir pour le climat financent ceux qui réduisent les émissions. Notre particularité est que nous ne réduisons pas des émissions, nous stockons du carbone : pendant que tout le monde en émet, nous retirons du CO2 de l'atmosphère. Ce sont des émissions négatives, ce qui est très différent. Ce que nous demandons à être rémunérés, c'est cette quantité de CO2 retirée, et cela finance la restauration de la forêt. Pour les entreprises, ce n'est pas très coûteux : les montants dont nous avons besoin sont importants pour nous, mais dérisoires pour elles.
Pour que ce soit fiable, tous nos crédits carbone sont labellisés Label Bas Carbone. Pour la biodiversité, nous mesurons la surface des actions menées et nous nous appuyons sur des méthodologies scientifiques extérieures à nous. Nos projets sont validés par des autorités indépendantes, notamment dans le cadre du programme Nature 2050, qui réunit l'Office français de la biodiversité, CDC Biodiversité, la LPO, le Muséum national d'histoire naturelle, l'Union internationale pour la conservation de la nature et France Nature Environnement. Ils sont mis en œuvre avec les acteurs du territoire (mairies, associations), sur un temps très long, de 25 à 40 ans, le temps que l'écosystème soit capable de se débrouiller seul. Des auditeurs indépendants vérifient nos actions. C'est ce qui nous autorise à vendre une « unité biodiversité ».
Ces unités préfigurent les crédits nature que la Commission européenne veut mettre en place d'ici la fin de la décennie. Le Printemps des Terres a été nommé expert crédit nature de la Commission européenne et participe à ses travaux. Il ne s'agit pas d'acheter ou de vendre des droits à détruire ou à polluer, mais de disposer d'une unité qui mesure l'action positive de quelqu'un pour le climat ou la biodiversité.
Qu'est-ce qui a changé concrètement, ces dernières années, sur les terres et les forêts que vous suivez ?
Il y a le contexte, et il y a nos propriétés. Côté contexte, au cours des six dernières années, la réalité a malheureusement plutôt confirmé les prévisions des experts. Côté propriétés, nous constatons que ça marche : il y a des solutions. Nos plantations d'arbres adaptés et diversifiés ont très bien résisté à la sécheresse de 2026.
Un exemple dans le Grand Est : à la fin de la dernière décennie, de nombreux épicéas sont morts. Ce sont pourtant des arbres originaires de la région, qui ont cessé d'être adaptés à leur territoire. Nous les avons remplacés par un mélange de feuillus et de résineux plus adaptés. Le changement climatique apporte beaucoup d'incertitudes, donc l'une de nos doctrines est de diversifier les essences. Nous avons aussi restauré une peupleraie dépérissante dans le Jura, en la remplaçant par des arbres diversifiés, et un petit ruisseau. Nous avons engagé la restauration d'une tourbière dans les Vosges, avec le Conservatoire d'espaces naturels.
Autre constat : le besoin d'acteurs comme nous se confirme. Le renouvellement des générations d'agriculteurs crée de gros besoins fonciers, et notre offre est bien acceptée par les institutions agricoles et forestières, parce qu'il faut des investisseurs pour financer cette transition.
Une précision enfin : le temps de la nature, c'est la décennie.
Restaurer une forêt, une tourbière ou un cours d'eau demande plus que quelques années, mais pas des siècles. N'espérez pas restaurer un espace naturel en six mois.

Quels aléas menacent le plus les terres agricoles, et quelles pratiques agroécologiques y répondent ?
Nous croyons que des solutions rendent l'agriculture plus résistante aux sécheresses et plus résiliente en cas de catastrophe. Elles sont bien connues. Avec des cultures à couvert continu, des labours plus superficiels et des engrais organiques, on augmente le taux de matière organique des sols, donc leur capacité à retenir l'eau tombée en hiver pour l'été. Les haies abritent des insectes qui luttent contre les ravageurs des cultures. Les rotations de cultures renforcent la résistance aux parasites.
Les haies font beaucoup d'autres choses : elles limitent l'érosion par le vent et par l'eau, elles apportent de l'ombre aux animaux (quand il fait 40 degrés, ils préfèrent l'ombre, comme nous), elles stockent du CO2 et elles améliorent la biodiversité. Un réseau de haies reconstitue aussi la trame verte. En Occident, la principale cause de recul de la biodiversité est le découpage des espaces naturels en îlots, par les autoroutes, les voies ferrées, les routes et les grandes parcelles agricoles. Un réseau de haies permet aux petits mammifères, aux oiseaux et aux insectes de se déplacer, de se reproduire et de s'abriter.
Ce n'est pas une solution miracle : s'il ne pleut pas du tout, il faudra apporter de l'eau. Mais ces pratiques améliorent la structure des sols et le climat local de la parcelle, et nous sommes convaincus qu'elles renforcent la résistance des fermes, et de l'agriculture en général.
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Que permet la restauration des zones humides pour les territoires voisins ?
Une tourbière, ce sont d'énormes masses de matière organique accumulées pendant des millénaires. Pour produire, on les a drainées : la tourbe est alors à l'air, elle s'oxyde et émet du CO2. Une tourbière drainée peut émettre entre 10 et 25 tonnes de CO2 par hectare et par an. C'est énorme : certaines sont parmi les principaux émetteurs de CO2 d'un village.
En bouchant les drains, on lutte déjà contre le changement climatique. On rétablit aussi le régime hydrique naturel : la tourbière joue son rôle d'éponge, elle garde l'eau en hiver et la restitue progressivement en été, alors qu'une tourbière transformée en canal fait s'écouler l'eau le plus vite possible. On régule le climat local, parce que l'eau reste plus longtemps sur place. Et on fait revenir des espèces animales et végétales. Même si c'est toujours difficile à démontrer localement, plus de biodiversité est plutôt bon pour la lutte contre les ravageurs des cultures.
En quoi installer de jeunes agriculteurs est-il aussi un levier ?
La moitié des fermes françaises vont changer de mains dans les 10 à 15 prochaines années, avec le départ des agriculteurs de la génération du baby-boom.
L'enjeu est de permettre à une nouvelle génération de reprendre l'agriculture française en s'inscrivant dans la transition écologique.
C'est un enjeu énorme, et c'est à cela que nous contribuons. Un mot que j'ai trop peu utilisé alors qu'il est la clé chez nous : le Printemps des Terres se vit comme un outil au service des acteurs agricoles et forestiers. Nous ne retenons que les projets qui nous plaisent, mais ce sont eux qui agissent et qui décident.

Pourquoi ouvrir aujourd'hui votre capital aux particuliers, et pourquoi avec Lita ?
Nous avons choisi Lita parce que nous pensons que c'est la référence du financement participatif à impact. Quant aux particuliers : nous avons déjà des investisseurs institutionnels, comme la Caisse des Dépôts, BNP, Allianz ou le Crédit Mutuel. Mais il nous paraît important que des citoyens contribuent, avec leur argent, à la transition écologique des territoires dont ils dépendent. 80 % des Français vivent en ville, et ils dépendent des campagnes, des forêts et des espaces agricoles pour l'eau, la nourriture, le climat et le CO2. Il est important d'établir ce lien. Nous espérons aussi qu'ils en seront heureux comme investisseurs, pas seulement comme citoyens.
Qu'est-ce qu'un épargnant finance concrètement quand il investit dans Le Printemps des Terres ?
Son argent sert à investir dans l'achat de la terre ou de la forêt, et dans sa transformation en un espace plus résilient et plus résistant écologiquement. La terre produit ses propres revenus, fonciers, agricoles et forestiers : fermages, bois. Nous pensons aussi qu'une terre plus résistante gagne de la valeur. Nous espérons enfin que les revenus carbone et biodiversité viennent s'ajouter, mais je ne peux pas en dire plus : je n'ai pas le droit de faire d'appel public à l'épargne.
Si vous deviez retenir une seule idée sur l'adaptation des terres, laquelle serait-ce ?
Que c'est peu de choses finalement, et que nous avons les solutions. Pour atteindre les objectifs les plus ambitieux en matière de biodiversité, il manque 500 milliards d'euros par an. C'est 0,5 % du produit brut mondial, pour préserver ce qui est à la base de 50 % de ce produit brut. Si ce n'est pas une prime d'assurance peu coûteuse, qu'est-ce que c'est ? Et nous savons exactement quoi faire de cet argent : nous sommes déjà passés à l'action.
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